Georges Braque (1882-1963) Pichet, pipe,...

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Georges Braque (1882-1963) Pichet, pipe,...

Georges Braque (1882-1963)
Pichet, pipe, tabac.1928.
Huile sur toile.
Signé et daté en bas à droite.
27 x 41 cm.

Historique :
Collection Roger Dutilleul, conservé dans la famille depuis lors.

Certificat d'exportation pour un bien culturel n°180004, délivré le 21.11.2016.

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Bibliographie :
Catalogue Maeght, 1928-1935 reproduit page 14 ; Cahiers d'Art n° 10, 1929 : Article de Tériade " Documentaire sur la jeune peinture, II : l'avènement du Cubisme " reproduit page 451; Cahiers d'Art, 1933 reproduit page 55 ; Catalogue Exposition " Georges Braque " Orangerie des Tuileries 16 octobre 1973-14 Janvier 1974 N° 76 reproduit page 112 ; Braque le patron, Jean Paulhan, Editions des Trois Collines, Paris, 1946, reproduit page 81 (sous le titre : Le paquet de tabac) ; Tout l'oeuvre peint/Braque 1908-1929, Flammarion, Paris, 1971, reproduit sous le N°379 ; G. Braque, Maurice Gieure, Editions Pierre Tisné, Paris,1956, reproduit sous le n°62 (Sous le titre : Le paquet de tabac) ; Braque, Stanislas Fumet, Editions Braun, Paris, 1948, reproduit sous le n°24 ; Catalogue de l'exposition " Georges Braque ", Kunsthalle Basel, 9 avril-14 mai 1933, n° 132 ; Catalogue de l'exposition "Un demi-siècle de peinture française " Palais des Beaux-Arts de Lille, 10 juin-3 juillet 1950, N°14.

Expositions :
" Georges Braque " Kunsthalle Basel, 9 avril-14 mai 1933
" Un demi-siècle de la peinture française " Palais des Beaux-Arts de Lille, 10 juin-3 juillet 1950
" Georges Braque " Orangerie des Tuileries, 16 octobre 1973-14 janvier 1974
" Les sens déforment, l'esprit forme " Braque à Pierre Reverdy, en 1917.

A partir de 1919, l'oeuvre de Braque est essentiellement faite de natures mortes (il est à noter que c'est exactement en 1928, date de notre tableau, que Braque revient au paysage, achevant ainsi un cycle avec l'accomplissement d'oeuvres du meilleur effet).
Les natures mortes sont alors composées d'objets usuels aux formes simples s'accordant parfaitement aux recherches plastiques de l'artiste, le tout sur des entablements, coins de meubles ou cheminées.
Du cubisme, précédemment exploré jusqu'aux confins, (la nature morte cubiste était un prétexte pour désarticuler les éléments de la composition afin de les assembler dans un jeu complexe de plans et facettes.) et ceci en liaison étroite avec Picasso, restent : la composition dense, l'espace intellectualisé (non réel), les aplats, les couleurs proches du noir et du brun, la verticalité du plan du tableau , les différents points de vue simultanés des objets représentés (de face, d'en haut, d'en bas et sur le côté), la schématisation de la représentation de ces objets.
Cependant, jusqu'en 1928, les lignes deviendront sinueuses et Braque réussit alors l'alchimie qui équilibre schéma mental et sensibilité.

Notre nature morte est à elle-seule un résumé didactique de l'art de Braque à cette époque :
Tout d'abord par son sujet, la nature morte, qui plus est nature morte au pichet, tabac et pipe, objets de premier choix. En ce sens, ce thème, si important pour Braque, est significatif d'un positionnement de l'artiste, non pas tourné vers la recherche de la nouveauté pour la nouveauté, mais bien vers l'inaccessible épuisement dans l'approfondissement.
Ensuite, par l'héritage du cubisme dont ici l'artiste fait montre :
D'une part, dans la simplification des représentations d'objets, aux différents points de vue. Notez ainsi le pichet de face mais dont on voit en même temps le col d'en haut. D'autre part, dans le resserrement des objets au sein d'une composition dense déclinant les plans successifs de celle-ci en évitant volontairement les lignes de perspective classique. De même par l'absence de lumière atmosphérique : un éclairage frontal sans effet d'ambiance. Ensuite dans la gamme chromatique réduite aux bruns, noirs, blancs, gris bleutés et ivoire, dont la richesse ne se situe pas dans la variété mais bien dans la qualité des rapports de tons subtils.
La magie s'opère : une grande transparence s'impose sur des coloris aux accents de terre, dont la matière elle-même se suffit en l'absence de tout vernis.
Et puis, si importante, l'utilisation du faux-marbre, technique apprise dans l'entreprise de plâtrerie-peinture familiale que Braque avait fait découvrir à Picasso dès 1912. Au-delà du trompe-l'oeil, le faux-marbre transcende les apparences pour figurer un nouvel espace.

En y regardant de plus près, la composition est plus complexe qu'il n'y paraît au premier regard. Pour donner l'impression d'espace et de volume sans pour autant tomber dans les méthodes conventionnelles de la peinture classique, Braque intervient par petites notes : tout d'abord, cette ombre portée contre le mur du fond, à peine présente et qui pourtant à elle seule crée la notion d'espace dans le tableau. Ensuite, l'opposition de traitement de la touche entre le faux-marbre et le reste du tableau en aplats, qui a pour effet de faire venir à nous, regardeur, le premier plan.
Ceci en préservant la continuité spatiale dans une fusion synthétique.

Enfin, l'influence toute nouvelle de l'Antiquité grecque dont ne se départira plus l'artiste : préambule de l'intérêt de l'artiste pour la Grèce archaïque, dont l'apothéose sera la série des Canéphores, il incise par un filet blanc les contours de la poterie noire. Les années suivantes, ce filet blanc sous forme d'arabesque s'émancipera du contour des poteries devenant une ligne instinctive et primitive.

Roger Dutilleul, collectionneur des temps modernes

Roger Dutilleul (1873-1956) aurait bien voulu collectionner les impressionnistes, mais leur cote était déjà trop élevée en 1904, quand il commença à s'intéresser à la peinture au point de vouloir en posséder. Si les aînés sont trop chers autant se tourner vers la jeune génération, l'art contemporain de l'époque : Il le reconnaitra lui-même " Je n'ai pas un mérite particulier. C'est par nécessité que je suis allé aux jeunes "1. Avec le recul historique, cette modestie nous parait démesurée tant les choix qu'il fit dès lors sont à classer parmi les plus judicieux que l'on ait pu faire dans le domaine de l'art moderne en France. Picasso, Derain, Vlaminck, Braque, Léger, Modigliani entrèrent ainsi très rapidement dans sa collection. Il est intéressant de supposer que si Roger Dutilleul en vint si rapidement à se passionner pour cette avant-garde, c'est certainement parce qu'il emprunta un chemin certes instinctif mais indubitablement balisé, qui, de chez Vollard où les oeuvres fauves de Braque étaient proposées en compagnie de tableaux impressionnistes, le conduisit chez Kahnweiler où les oeuvres précubistes du même Braque y figuraient dès 1907. Le passage ne devint-il pas ainsi " facilité " ? Son penchant pour le cubisme fut alors conforté par les conseils que lui prodigua le marchand allemand.
A cette époque, l'avant-garde (les fauves et les cubistes) ne suscitait que peu d'intérêt auprès du public, collectionneurs inclus. Il faudra attendre l'entre-deux-guerres pour que la reconnaissance s'installe réellement. Les prix étaient attractifs en comparaison de ceux des impressionnistes qui se vendaient à des prix jusqu'à 100 fois plus élevés. Dans un contexte franchement hostile au cubisme dont l'un des points culminants sera le salon d'Automne de 1912 (déclenchant l'intervention de Marcel Sembat à l'Assemblée Nationale par un discours resté célèbre où il se fit le défenseur de la modernité dans son ensemble et du cubisme en particulier 2), Roger Dutilleul débuta ce qui deviendra l'une des plus importantes collections d'art moderne au monde.
Dutilleul suivait les artistes et acquit plusieurs oeuvres de chacun d'eux, avec perspicacité. Chacune d'elles représente un jalon, une étape dans le processus créateur de son auteur. Il en est ainsi du tableau de Braque " Paysage à l'Estaque. Une maison. Un arbre " de 1908. Premier tableau cubiste pour le collectionneur, mais surtout un des premiers tableaux cubistes de l'histoire de l'art. C'est en effet durant l'été 1908 à l'Estaque que Braque réalisa un ensemble d'oeuvres dans lesquelles Matisse verra des petits cubes qui inspireront Louis Vauxcelles pour inventer le terme " Cubisme ". Cette oeuvre fait partie aujourd'hui des collections du LAM grâce à la Donation Geneviève et Jean Masurel, neveu de Roger Dutilleul.3
En 1917, démobilisé, Roger Dutilleul découvrit Modigliani dont il sera l'un des plus importants collectionneurs de son vivant : jusqu'à 33 oeuvres dont son portrait et plusieurs nus tous acquis entre 1918 et 1923 !
Après la guerre, le fauvisme, l'expressionisme et le cubisme laissent place à une forme de " retour à l'ordre " entre classicisme et réalisme. Les ventes à Drouot du stock de Kahnweiler saisi comme biens allemands et vendu au profit de l'Etat firent s'effondrer la cote des artistes qu'il défendait (Picasso, Braque, Léger). Roger Dutilleul vint soutenir les prix en achetant plusieurs oeuvres aujourd'hui conservées au LAM à Villeneuve d'Ascq.
Dès 1925, Roger Dutilleul fit la connaissance de l'oeuvre d'André Lanskoy à la Galerie Bing. Après la faillite de celle-ci, le collectionneur s'attachera à soutenir financièrement l'artiste d'origine russe, alors figuratif, et ce jusqu'en 1944, date à laquelle la Galerie Louis Carré ouvre son espace à Lanskoy. Dutilleul continuera son soutien à l'artiste de manière assidue.

Collectionneur des temps modernes, par ses choix, mais aussi par ses prises de risque, Roger Dutilleul a laissé une collection de tout premier plan dont Pichet, pipe, tabac est l'un des derniers témoignages encore en mains privées.
1. Propos recueillis dans Donation Jean et Geneviève Masurel à la Communauté Urbaine de Lille, Edition Du Musée De Villeneuve d'Ascq-Musée d'Art Moderne Lille Métropole-1984
2. Dans cette intervention du 3 décembre 1912, Sembat insiste sur la défense du principe de la liberté en art.
3. C'est en compagnie de son oncle, en 1924, que Jean Masurel achète son premier tableau chez Léonce Rosenberg : " Composition au personnage " une aquarelle de Fernand Léger datée 1920, aujourd'hui conservée au LAM (Musée d'art Moderne Lille Métropole-Villeneuve d'Ascq)
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